Quelle mouche a donc piqué la petite galaxie des pure players de l’info? Après Bakchich et la sortie de son 1er “Bakchich Hebdo” en septembre 2009, Mediapart en janvier avec une compilation de ses articles sur Sarkozy et maintenant Rue89 et son mensuel, l’info dématérialisée sur le Web se raccrocherait-elle finalement au bon vieux papier ?

C’est l’histoire d’un pure player de l’info qui, au bout de trois années d’existence, décide de lancer une déclinaison papier. Un pari un peu fou par les temps qui courent me répondrez-vous sûrement …

Et pourquoi pas ? Surtout quand on s’appelle www.Rue89.com et qu’on s’est forgé une réputation de média de référence d’un genre nouveau, indépendant et participatif : Rue89, vous le savez, c’est « l’info à 3 voix, journalistes, experts et internautes ». Qu’audience et notoriété sont déjà acquis grâce au 1,5 million de visiteurs uniques mensuels et le contenu existant. Que le ton décalé qui caractérise la ligne éditoriale du site est dans la tendance du moment. Et que Rue89 « sera à l’équilibre dès l’année prochaine, avec ou sans le mensuel » comme le souligne Pierre Haski, son président et cofondateur. La marque vit en effet pour moitié des recettes publicitaires et pour l’autre moitié, de prestations de service web et de la formation. Vous en conviendrez, dans ces conditions Rue89 – Le Mensuel (puisque c’est son nom) bénéficie de tous les atouts  pour être lancé de façon assez sereine.

Pourquoi lancer une version papier ?

La question serait du coup de savoir ce qui a motivé le lancement de ce nouveau mensuel dans un contexte où la presse n’est pas vraiment au meilleur de sa forme : baisse tendancielle de la diffusion, menaces de disparition voire disparitions de certains titres, contraction des rédactions, hausse des coûts et baisse des recettes, …

La réponse est simple : la déclinaison papier de Rue89 s’inscrit dans le prolongement de la stratégie de diversification du site. Le lancement en kiosques vise donc à « déployer la marque », « gagner en notoriété » et « séduire un nouveau public » – qui ne soit pas forcément internaute – grâce à la visibilité en kiosques. Les riverains de Rue89 (la communauté des lecteurs) ne sont cependant pas oubliés puisque la déclinaison papier a également pour but de leur faire découvrir des articles qu’ils n’auraient pas eu le temps de lire sur le site ou qu’ils auraient tout simplement raté. Pour l’équipe de Rue89, ce mensuel est donc « complémentaire dans le rythme de consommation de l’information ». Car, comme résumé dans la lettre accompagnant la sortie du 2ème numéro, « Rue89 est bien décidé à poursuivre son développement multi-supports afin de diversifier les expériences de lecture : site web, mobile et papier ». Pierre Haski explique aussi que Rue89 – Le Mensuel est un « complément naturel du site » dans le sens où le magazine traite de sujets d’actualité en profondeur (enquêtes, dossiers, témoignages, interviews, zoom), tout en conservant l’esprit et le ton décalé du site.

Dans les premiers numéros, on peut effectivement trouver des sujets comme : « La réforme des retraites pour les nuls », « Qui va interdire la burqa ? », « Eva Joly : ce qui doit changer », « Si je fais l’amour dans la rue, je risque quoi ? », « Comment Groland recrute ses vieux », « Non, le sport ne fait pas (toujours) maigrir », ou encore « Qui possède les médias ? », …

Un contenu riche et diversifié

Si l’on s’attache à la composition du magazine, sachez que deux tiers des articles sont repris du site et sont ensuite « remaniés pour être adaptés à ce contrat de lecture différent », comme l’expose Pierre Haski. Car il faut bien entendu combler l’absence des liens hypertextes ou encore retranscrire le contenu d’interviews vidéo ; les articles tirés de Rue89 le site bénéficient alors d’une « deuxième vie ». Les riverains de Rue89, très actifs on-line, sont eux aussi présents dans le magazine à travers une sélection de leurs commentaires et la présence de certains blogueurs. Quant au tiers restant, il s’agit de contenu frais, réalisé par les quinze journalistes du site pour Rue89 – Le Mensuel.  On y retrouve des articles inédits et des contenus originaux comme des portfolios (« Sur la piste des pirates somaliens ») ou des infographies (« Beaubourg, les secrets du parvis »).

Et si l’on attache à la forme de Rue89 – Le Mensuel, je dirais que le format pocket du magazine est agréable et pratique ; la couverture aux couleurs vives accroche et reste des plus lisibles, malgré le fourmillement des sujets annoncés en Une.

Cette abondance de titres illustre d’ailleurs judicieusement le territoire d’expression de Rue89 et pose les (non)limites de son univers de pensée et de réflexion. Rien qu’en parcourant ces Unes, nous avons une idée assez précise de là où nous mettons les pieds car nous sommes face à des couvertures engagées aux sujets décalés. La maquette, quant à elle, est fluide et bien illustrée : elle est engageante et donne envie de découvrir les articles les uns après les autres … ou de se plonger dans une lecture désordonnée et pourtant tout aussi cohérente du magazine. Elle n’est pas non plus sans rappeler l’univers graphique et les codes visuels du site Internet.

Quel contrat de lecture pour Rue89 Le Mensuel ?

Mais si la centaine de pages se lit facilement, il n’en reste pas moins qu’un goût de déjà-vu  fait son apparition au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la lecture du mensuel … Certaines actualités ont en effet bien tourné on-line avant d’arriver dans les pages de Rue89 – Le Mensuel, périodicité oblige. Alors certes, l’angle choisi par l’équipe de journalistes peut différer et apporter un éclairage différent tout comme les commentaires sélectionnés sont constructifs (ou pas) et amènent le plus souvent à réagir.

Mais l’impression de redite peut toutefois prendre le dessus et dissuader de se lancer dans la lecture de certains articles …

Restent cependant de belles découvertes, des reportages photo qui sortent des sentiers battus et des articles différents qui changent des thèmes éternellement abordés par les médias. Et peut-être qu’in fine le cœur de cible du mensuel est un lectorat en quête d’une information et d’une analyse différentes, décalées en termes de périodicité et de réactivité … ou un panel d’irréductibles riverains de Rue89 …

La voie du succès …

L’objectif de diffusion est de 30.000 exemplaires, le tirage de 87.000. Le « point mort », lui, se situe à hauteur de 20.000 ex. Avec un prix de vente déjà en baisse (de 3,90€ il est passé à 3,50€) et un premier numéro vendu à plus de 30.000 exemplaires, les résultats escomptés semblent réellement accessibles. C’est en tout cas toute la réussite que l’on souhaite à Rue89 – Le Mensuel, titre différent et novateur, à l’image du navire amiral de la marque, Rue89 le site.

Le #5 de Rue89 – Le Mensuel est en kiosques. N’hésitez pas !