L’affaire de la semaine dans la blogosphère, le déjeuner informel du numérique à l’Elysée.

Bref résumé des faits : Nicolas Sarkozy invite 8 blogueurs et quelques personnalités d’internet pour un déjeuner le 16 décembre afin de réfléchir à Hadopi 3.

Un an avant la présidentielle, il reprend en main les relations avec le web et invite à sa table pour papoter de l’avenir de cette loi si populaire.

La liste des invités :

-Jacques- Antoine Granjon patron de Vente privée. Mots clés : entrepreneur, commerce, CMO of the Year 2009

-Xavier Niel, qui va participer au capital du Monde. Mots clés : pdg, Free t’as tout compris, 12ème fortune de France,

-Daniel Marhely de Deezer. Mots clés : autodidacte, musique, Orange, Xavier Niel est actionnaire de Deezer.

-Jean-Baptiste Descroix-Vernier de Rentabiliweb .  Mots clés :  ben yen a pas, j’ai rien compris.

-Jean-Michel Planche du blog Never give up Mots clés : autodidacte, avancées technologiques.

-Nicolas Vanbremeersc pdg de Spintank. Mots clés : communication corporate spécialisée dans le web. A notamment remporté un budget du ministère de la défense.

-Eric Dupin, du blog presse-citron.  Mots clés : geek, consultant, éditeur

-Maître Eolas, du blog Journal d’un avocat.  Mots clés : droit, analyse.

(Et non, je n’ai pas linké de grandes entreprises, effectivement)

En fait, si on analyse juste deux secondes, il y autant de blogueurs que de chefs d’entreprise. On ne change pas une équipe qui gagne ou des habitudes, l’industrie, c’est quand même son truc à Sarkozy. Je me demande même pourquoi il n’a pas fondé le club des grand dirigeants de l’internet, celui des médias à Neuilly lui a plutôt réussi.

Dès que la liste est officielle, les réactions fusent, pas une seule femme à l’horizon. Y en aurait-il eu quelques unes qui auraient refusé ? A priori non, donc la question de la parité ne s’est pas posée. C’est pourquoi David Abiker a lancé un shadow déjeuner avec 8 blogueuses, le même jour, déjeuner auquel j’ai assisté. Une idée spontanée, pour le fun et pour la réflexion, les premières à se manifester étaient retenues. Guy Birenbaum nous a rejoint ainsi qu’Isabelle Germain, journaliste du site « les nouvelles news », « l’autre genre d’info. Autant de femmes que d’hommes dans le contenu de l’information générale. ».

Le déjeuner a commencé par des présentations :

-Olympe, blogueuse, Le plafond de verre.  Mots clés : féminisme, politique, engagement

-Fanny, blogueuse, Fanny’s party . Mots clés : nouvelles technologies, réunions de geeks, artiste

-Elodie, journaliste, Contes de comptoir Mots clés : société, analyse de comptoir par des « vrais » gens, sur le vif.

-Nawal, blogueuse depuis 2003 Les casseroles de Nawal.  Mots clés : cuisine, science, société

-Julie, blogueuse, Julie adore . Mots clés : maman, crochet, création

-La Violette, blogueuse Le blog à la violette . Mots clés : graphisme, geek.

-Jalila, blogueuse My elevator is hype . Mots clés : musique, promo web.

Et moi pour vous servir. Mots clés : société, politique, musique.

Préalablement, je vais lister les sujets abordés lors du déjeuner à l’Elysée : économie et entrepreneuriat numérique et ses répercussions fiscales, Hadopi 3, création d’un conseil du numérique et d’un G8 du web. (Voir L’Expansion).

Que s’est-il dit pendant le nôtre ?

Hadopi a été partiellement évoqué, tout le monde tombant globalement d’accord pour affirmer que le problème du téléchargement illégal n’était pas pris par le bon bout. On ne bouche pas les trous d’une vieille chaudière au mazout, c’est un autre système de chauffage qu’il faut envisager. Repenser les droits d’auteur, réduire le nombre d’institutions, bref, tout mettre à plat et construire une autre façon d’envisager le rapport culture-argent-public.

Évidemment, la question de l’absence de femmes au sein de cette discussion a été abordée. Olympe et Isabelle Germain nous ont fait part de leurs impressions. La parité n’est pas naturelle au sein de notre société, il y a encore beaucoup à faire. Notons que les choses ont évolué puisque tout de suite, il y a eu des réactions sur l’absence de la gente féminine. Ce n’était pas le cas il y a peu. Isabelle Germain nous a expliqué à quel point c’était compliqué d’assurer une parité des intervenants dans ses articles. Par ailleurs, nous avons parlé d’une certaine responsabilité des femmes, qui ont tendance à se dévaloriser toute seules. L’évolution des mentalités est longue et ce de part et d’autre.

Lancé par David Abiker, le sujet de l’éducation des enfants par rapport à internet a été au centre de la discussion, au final.

Les préoccupations des participantes étaient centrées sur l’identité numérique, principalement celles des plus jeunes. Des blogs d’écoles accessibles à tous, à l’usage d’internet par les mômes, leur histoire existe parfois sur le net dès la première échographie, d’anecdote en anecdote, il semblerait que les femmes soient naturellement intéressées par l’impact d’internet sur la vie privée. Bien sûr, l’école doit se charger d’une partie de l’éducation mais elle ne fait pas tout. Comment former les parents pour qu’ils puissent apprendre à leurs enfants à gérer le web de la meilleure façon possible en sachant qu’évidemment, plus on s’adresse à des classes sociales défavorisées, plus c’est compliqué ?

Il m’a semblé très frappant de voir que les femmes remettaient au second plan les aspects techniques au profit d’une vision globale et en remettant l’humain au centre des problématiques. Ne s’attachant pas à un problème précis, elles ont mis au cœur de la discussion le postulat suivant : « Comment concilier vie réelle et vie virtuelle » et ce à tous les niveaux et en envisageant toutes les conséquences. Concernant le public jeune, il a été fait des propositions très concrètes, comme, par exemple la création de programmes courts proposée par Fanny (Cette jeune femme a plein d’idées, je tiens à le signaler), des formats différents qui consisteraient à faire de la vulgarisation à la Hubert Reeves sur ce sujet obscur pour beaucoup de parents : le web, cet espace impitoyable. Certes, David Abiker a orienté la discussion d’entrée de jeu sur ce sujet, mais il a été quasi impossible d’en décrocher par la suite, que ça soit de près ou de loin.

Ce qui a été également assez marquant, c’est le pointage d’une contradiction très française que je résume ainsi : On demande à l’état, « Protège-MOI, mais laisse NOUS libres de faire ce que NOUS voulons sur internet ». Nous tournons en rond autour de cette impossible équation. On aime Wikileaks pour la transparence sur les agissements des puissants, mais on ne supporterait pas une telle clarté dans nos foyers.

Guy Birenbaum a échangé avec nous avec plaisir apparemment, et je note sa remarque à propos d’un projet de loi, porté par un certain Olivier Buquen qui, entre autre , consiste en ce merveilleux projet : « Nous étudions enfin des dossiers présentés par le chef de l’État et le premier ministre sur tous types de sujets, allant d’atteintes graves à l’image d’une entreprise via les réseaux sociaux, au soutien à des entreprises stratégiques en difficulté ». Perspective inquiétante s’il en est une, la diffamation sur les réseaux sociaux, on se demande où ça commence et où ça se termine. Voir Billet ici.

Pour finir, a été évoquée la question que toute la blogosphère s’est posée depuis hier : « Et si j’avais été invité,e aurais-je accepté ? ». Personne n’a eu de réponse tranchée. Nous sommes tombées d’accord sur le fait qu’il y aurait des conséquences pour les participants, et pas spécialement positives. Ce n’est pas demain que les trolls seront au chômage, que voilà un bel os à ronger. Aller déjeuner avec Nicolas Sarkozy, vendre son âme au diable pour des duxelles d’artichaut gratinées (Je n’invente rien), c’est l’interprétation qui peut être faite. Alors une commission de plus, tout le monde est dubitatif d’autant que personne n’est dupe du timing, la présidentielle se profile et le président connaît la force de frappe d’internet. Opération séduction ? Les réactions n’ont pas tardé et Maitre Eolas a été soupçonné très vite d’avoir retourné sa veste.

Pour ma part, si j’étais invitée, est-ce que j’irais ? Il faudrait que ça ait du sens. Je ne suis pas sûre qu’Internet soit ma préoccupation principale vis-à-vis de Nicolas Sarkozy. J’aurais d’autres sujets à aborder. Mais si je n’avais eu d’autre choix, ce qui m’aurait tenu à cœur, c’est d’aborder une question de fond, à savoir notre rapport à la dématérialisation du culturel. Nous sommes dans une société de l’objet, je le tiens dans ma main, il vaut quelque chose. Est-ce que je volerais un cd dans une fnac ? Non. Est-ce que j’ai déjà téléchargé illégalement un album ? Oui. Pourquoi cela me semble moins grave ? Parce que tout est virtuel. Ca n’existe pas. Notre monde change, ce n’est pas sale. Nous qui vivons dans une société du culte de l’objet, comment opérer la bascule ? Encore faut-il prendre le temps de philosopher dessus au lieu d’aligner loi sur loi, qui finalement ne sont que des pansements sur une jambe récemment amputée… Espérons que ces messieurs prennent du recul et nous pondent un projet qui tienne la route…

En attendant, je retourne à mes fourneaux :p

La vidéo de l’interview de david Abiker et d’Isabelle Germain par Mémoire vive, c’est ici