Marlene Schiappa tire les leçons de la parité suite au dîner blogueurs d'Eric Besson

Marlène Schiappa Bruguière, une « Girlz In Web », était invitée au dîner de « blogueurs/blogueuses et acteurs du web » organisé par Eric Besson jeudi dernier au Ministère de l’Economie Numérique. Pour notre portail, elle revient sur la place des femmes dans ce dîner et, plus généralement, dans la vie numérique.





E-solidarité féminine ?

Après avoir livré un compte-rendu subjectif mais exhaustif  de ce dîner, je vous propose de revenir pour Girlz In Web, à l’invitation de Lucile Reynard, sur les enjeux de la parité lors du dîner en question, mais aussi et surtout pour la suite. Les femmes invitées se connaissaient, pour la plupart, déjà. Celles qui ne s’étaient jamais rencontrées « en vrai » se découvrent ce soir, mais avaient déjà échangé des mails, des appels, des tweets, des commentaires Facebook ou des « like » (RIP la francophonie).
On peut donc en déduire que les réseaux de femmes (répertoriés pour la plupart ici) fonctionnent, et remplissent leur rôle : permettre aux femmes de se rencontrer, de se connaître et de se retrouver. D’ailleurs, si nous sommes représentées ce soir, c’est grâce à l’intervention de Natacha Quester-Séméon, co fondatrice de Girl Power 3.0, pour qui cela semble normal et qui ne tient pas à être mise en avant pour autant. Alors, merci les réseaux féminins.
Mais…


Les limites des réseaux féminins

Les femmes présentes ce soir ont toutes des activités denses, des blogs avec plusieurs milliers voire dizaines de milliers de visiteurs par jour et / ou sont des entrepreneuses de référence chez les femmes. Et pourtant, Natacha Quester-Séméon souligne sur son blog Mémoire-Vive une contradiction : les femmes connaissent, en majorité, les hommes présents. Mais la majorité des hommes présents ignore qui sont ces femmes. Ils ont peut-être déjà lu les blogueuses présentes sans le savoir, certains ont même déjà écrit des articles sur leur / notre activité sans savoir que nous nous cachions derrière. N’étant pas misandre, je refuse de croire que c’est par désintérêt et préfère remettre en question notre expérience.


Alors, les « actrices du web » sommes-nous nulles en personal branding ?

Quand on compare les blogs animés par des hommes et les blogs animés par des femmes, les premiers ont souvent une photo et un nom affiché clairement sur leur home tandis que sur les sites des secondes, il faut chercher dans « l’à propos », souvent, pour finir par trouver leur identité. Quand je pose la question aux blogueuses, elles me répondent à tort ou à raison « Ca fait mégalo », « C’est par modestie », « Les lecteurs se fichent de savoir si je m’appelle Ginette ou Gertrude ». Certaines appellent ça « tapiner ». D’autres appellent ça « du personal branding ». En outre, la question de l’argent semble être difficile à aborder. Les femmes s’excusent de gagner de l’argent. Ou n’en parlent pas. Ou se justifient quant à son utilisation (« J’ai des enfants à nourrir », « Je reverse à une association », « C’est la technique qui me coûte cher »).

S’il y avait une leçon à retenir pour nous, ce serait d’après moi la suivante : les réseaux féminins fonctionnent et remplissent leur rôle de cooptation et de connaissance, mais pourraient être d’avantage et mieux promus auprès des hommes et à l’extérieur. Ils doivent nous permettre de nous insérer, pas nous exclure ou nous faire vivre «en parallèle » et je dis ça en premier lieu pour celui que j’ai créé, Maman travaille. Il faut sortir des pages « femmes » et des magazines féminins pour partir à la conquête des pages « société », « tech », (pour celles dont c’est la spécialité) des généralistes et de la presse professionnelle. Mais il faudrait pour cela que celle-ci accepte de faire de la place aux femmes (coup de chapeau à la nouvelle formule de Management au passage qui est bien plus paritaire que l’ancienne).

Bien évidemment, si vous tirez des conclusions différentes, ne vous privez pas de nous en faire part plus bas, ce n’est pas moi qui vais vous apprendre à quoi servent des commentaires. Par exemple, la coach Barbara Nativel m’a dit un jour « L’important, c’est d’être connu dans sa spécialité, pas de tout le monde dans tous les domaines » (Barbara si tu nous lis). Elle ne souscrirait donc probablement pas à ma conclusion.


L’éternel et impossible débat de la mesure de l’influence

Et on en revient à un débat sur l’influence des acteurs du web (si vous le permettez, j’utiliserais plutôt cette expression car les invités n’étaient en fait pas – ou pas uniquement – des blogueurs). Au risque de passer encore pour une obsédée du phallus, et tant pis si c’est le cas, on en revient à un débat du type « Qui a la plus grosse ? » chez certains observateurs qui se targuent d’être plus influents, d’avoir plus de visiteurs, de gagner plus d’argent que les invités et surtout, que les invitées– ce qui est très possible. Alors, qu’est-ce qui détermine l’influence, la représentativité ? Le classement Wikio (qui mesure plus le taux de relai sur les autres blogs) ? Le nombre de commentaires (« Un mythe de skyblogueur », expression piquée à Marie Meier dans le cadre du festival de Romans) ? Le nombre « d’amis  Facebook », de followers ? Quels sont les critères ? Qu’est-ce qui vous incite à penser que telle ou telle personne serait plus ou moins influente qu’une autre ? L’éternel débat autour des quotas ou de l’incompétence des femmes  et je me permets de piquer à cet article une citation de Françoise Giroud « Être une femme n’est pas une incompétence. Ce n’est pas une compétence non plus » ?

Ce paragraphe n’a pas d’idée directrice, vous êtes perdue ?  Moi aussi. Je n’ai que des questions et pas de réponse sur ce sujet. Plusieurs blogs apportent des pistes de réflexions, dont TechCrunch qui suggère au Ministre une seconde liste d’intervenants (parmi lesquels Célina de Girlz In Web).


Les femmes digitales

Je ne vais pas vous faire l’injure de répéter ici que les femmes sont les premières actrices, consommatrices et utilisatrices du web (blogs, forums, micro-entreprises, mompreneurs etc) et je vous renvoie à la lecture de La Femme digitale d’Isabelle Juppé, au livre Mompreneurs de Valérie Froger (Editions Eyrolles) ou au livre Twitter, Facebook et le web social : les nouveaux business d’Emmanuel Fraysse (Editions Kawa) . Ou encore aux différentes études et articles parus sur le sujet, comme ici sur Maviepro ou sur Maman travaille, ou cette étude OpinionWay / Aufeminin ou encore ce rapport de ComScore très complet que je vous invite à télécharger (attention il est en anglais).
Et ce même si, nous en sommes conscientes, certains s’évertuent toujours à vouloir faire entrer les femmes dans des cases : ou quiche ou tech, ou mère ou pro, ou Elle ou Le Monde- c’est comme boire ou conduire, il faut choisir. Par exemple pour Les Inrocks, tu lis Elle.fr et tu as besoin d’un GPS = tu es une quiche. (Même si leur équation raccourcie hommes= contenants ; femmes = contenus ne me paraît pas entièrement fausse)

Comme dit la philosophe Emilie Nefnaf, « Une femme, c’est pleine de contradictions. » Mais il existe pléthore de rôles pour les femmes sur le web, et il me semblerait nécessaire d’associer à la réflexion plusieurs de ces courants de femmes digitales, à commencer par les Mompreneurs de plus en plus nombreuses, dont certaines ont monté des business qui n’ont rien à envier aux start-ups plus classiques.


Pourquoi il faut des femmes au CNN

Le véritable enjeu concernant la parité dans le numérique n’est pas tant de s’asseoir à table au dîner de blogueurs que de pouvoir avoir, sur la durée, une véritable influence pour orienter les décisions. Natacha Quester-Séméon a prouvé ce soir que c’était du domaine du possible. Et en interpellant le Ministre sur la parité, (Fadhila Brahimi) l’attribution genrée des financements (Isabelle Germain), l’éducation (Christelle Membrey Bézier), le télétravail (moi-même), la fracture numérique (Anne Lataillade), les modèles (Natacha Quester-Séméon) et bien d’autres sujets, les invitées ont marqué de leur empreinte (je n’ose pas dire qu’on a métaphoriquement pissé sur la table, on me répondrait que ce n’est pas très féminin) les discussions.
Mais cette insistance peut agacer. Emery Doligé, invité et présent à ce dîner, analyse ainsi : « Quand on discute, le sexe des intervenants n’a pas à être pris en compte à moins que l’on veuille montrer une différence qui serait la conséquence d’un corps… La question qu’il faut se poser est celle de la compétence des invités à ce dîner de Besson. Le militantisme dont le féminisme est une excroissance ne sert à rien pour construire, il sert au mieux pour manifester. Nous étudions dans ce dîner dans un temps de construction. Alors, voir 4 femmes célébrer la parité (fausse) de ce dîner était déplacé. A minima. »

Même si le débat existentialisme vs. essentialisme divise les féministes depuis toujours ou presque (lire  ici « essentialisme ? » ou ici  « dis-moi comment tu rédiges »… ) et même si je penche plutôt pour le premier, on ne peut pas nier (même si on le déplore) que certains thèmes sont abordés quasi exclusivement par des femmes. Quand 80% des tâches ménagères sont accomplies par les femmes dans les foyers (lire cette publication de l’INED sur le sujet ) quand 96% des congés parentaux sont pris par les femmes (source : débat Parents à la Cité de l’Architecture), il apparaît comme logique que les thèmes des modes de garde, de l’éducation, de l’égalité ou du télétravail soient abordés majoritairement par les femmes et donc, absents des débats quand les femmes en sont absentes. Pour Isabelle Germain,  cela « élargit le champ du politique, les femmes osent aborder des sujets considérés habituellement comme des sujets vie privée. Là ils prennent un tour politique. Et les hommes n’osent pas les interrompre. Ça n’a été possible ici que parce que quasiment toutes les femmes présentes à ce dîner ont une conscience aigue des discriminations dont les femmes sont victimes à la table du politique. »


Les femmes, des minorités visibles comme les autres ?

C’est un peu triste de se réjouir de la perspective que les femmes représentent la moitié d’une future institution – ou organisation, ou autre – je ne connais pas le futur statut du CNN. Mais nous nous réjouirons tout de même, et nous protesterons si tel n’est pas le cas. Cela dit, ça me semble insuffisant. La parité n’est qu’un aspect de l’égalité. D’autres pourraient mener ce type de combat. Combien de Noirs aux dîners d’acteurs du web, combien de « minorité visibles » ou invisibles ? Géographiquement, et toute parisienne que je sois, peut-on continuer à occulter les start-up de régions ? Et les banlieues, les quartiers sensibles ? Et les CSP- ?
Les femmes entrepreneuses du web sont nombreuses dans les ZUS, je vous renvoie au concours Power Starter dont je suis membre du jury. Les blogs « de banlieue » sont aussi des réserves de pépites comme Widad Ketfi et Faïza Zerouala, blogueuses de leur état, étudiantes ou diplômées en journalisme, qui réalisent pour le Bondy Blog des interviews politiques et des chroniques. Il y a pile un an, elles faisaient toutes deux la une du Monde qui leur octroyait une tribune à l’occasion de la Journée de la femme. Est-ce assez « influent » ? Ou est-ce que fédérer des mères actives, des femmes, des entrepreneuses de banlieue, est moins important que de représenter des amateurs de cloud privé – avec le plus grand respect du monde pour les amateurs de cloud privé ?


A vous la parole

Voilà, j’ai ruiné le quota de signes, j’ai donné mon humble avis, à vous la parole.






Marlène Schiappa Bruguière* pour Girlz In WebLe blog de Marlène Schiappa Bruguière, Maman Travaille – Le mini-site de Marlène Schiappa Bruguière (NDLB: en flash, bouh la honte, jetez-moi des cailloux #plaidecoupable) – L’agence Pampa Presse (* Si nous ne nous connaissons pas encore, je suis entre autres directrice éditoriale de l’agence Pampa Presse, associée de BondyWorld, blogueuse pour Yahoo! et fondatrice du réseau Maman Travaille)