La fin du Web (Episode 4)

Billet original publié sur electronlibre.info, écrit par Emmanuel Torregano

Le Web était un rhizome, fait de liens s’interconnectant, le Digital-Me est un océan, avec à sa surface des plis et des replis, des vagues pour continuer de filer la métaphore maritime. Pour que tout tienne en place, cette nouvelle matrice a besoin d’un ciment universel, nous l’appellerons l’intéropérabilité horizontale. Il ne s’agit pas d’un standard au sens où l’est le W3C – un ensemble de règles édictées pour la construction des sites internet. L’intéropérabilité horizontale est la nécessité pour les acteurs du Digital-Me d’être compatible entre eux, de s’entendre, bref de bâtir une nouvelle Babel.

« Je » n’existe que dans le rapport à l’autre, dans la manière où l’autre l’envisage. Pour ce nouvel âge du réseau, ce paradigme psychologique s’applique pleinement. La réalité, la satisfaction que l’on tire d’un service n’est fonction que de sa capacité à être le reflet du monde en ligne. Le pionnier du Digital-Me ne choisit pas un service sur ce qu’il lui apporte, mais sur la capacité que ce dernier a de lui permettre d’interagir sur le réseau. Plus ce service est capable d’inter-opérer et plus grande est sa valeur.
Aujourd’hui la force de Facebook tient essentiellement à cet avantage concurrentiel. En étant inscrit sur Facebook, l’internaute a accès à toutes sortes de contenus disponibles sur les autres sites, ou services. Il est possible tout autant d’aller sur YouTube pour sélectionner et visionner une vidéo, mais aussi de la faire partager, que d’aller sur iLike pour écouter de la musique et recommander des titres à ses amis. Tout comme il est possible depuis un simple site Web 2.0, ou même à partir d’une application comme iPhoto de poster une image sur Facebook, sans se poser plus de questions ou entrer dans des complications techniques. Les langages ne sont pas les mêmes et pourtant, ça se parle. Bienvenue dans l’intéropérabilité horizontale ! Les systèmes d’exploitation ont beau être différents, radicalement incompatibles, l’expérience de l’utilisateur plongé dans le Digital-Me ne souffre d’aucune barrière infranchissable, ou presque. L’échange des contenus est à la base de cette symphonie virtuelle.

Finie la logique de la page vue

Cette nouvelle loi de la communication électronique signe la fin des monopoles d’exploitation. Il n’est plus question désormais de se la « jouer perso ». Un service qui serait hors du jeu de l’échange n’a que peu de chance d’exister. L’isolement est fatal dans le Digital-Me. Pis, il serait une erreur stratégique et un pari trop risqué, même pour un acteur aux visées monopolistiques. Il suffit d’observer pour cela les tentatives navrantes des opérateurs de télécommunication dès qu’il s’agit de proposer un contenu comme, par exemple, de la musique. La quasi totalité de ces services ne sont pas ouverts et ne jouent pas le jeu de l’intéropérabilité horizontale, et d’ailleurs n’ont pratiquement pas d’existence dans le monde connecté. Ils ne sont là que par le dopage incessant pratiqué par leurs géniteurs qui dépensent sans compter en communication et promotion. Et cela en pure perte. Un autre indice est par exemple le lent déclin d’un service comme Hotmail de Microsoft, qui n’a pas joué ce jeu de l’intéropérabilité tant qu’il pouvait écraser la concurrence, et a décidé de changer son fusil d’épaule depuis janvier dernier pour éviter de se faire marginaliser. A condition qu’il ne soit pas déjà trop tard pour l’ogre de Redmond…
Cette circulation des contenus sans entrave modifie en profondeur les critères de réussite d’un service. Ainsi, il n’est plus impératif de détenir l’internaute dans son filet le plus longtemps possible en le baladant d’une page à une autre sur son site. La logique de la page vue multipliée au maximum a vécu, dans le Digital-Me l’important est la fidélisation de l’utilisateur avec, comme arme principale de séduction, la possibilité de lui offrir toutes les raisons de partir. Et pourtant, toujours il reviendra. Le paradoxe est là, au creux d’une pratique qui tient plus de la plate-forme de lancement que du Web-toile d’araignée tendu comme un piège pour internaute. L’affinité que l’on développe pour un service agit comme un aimant. On est très loin, encore une fois, de l’essence d’un site Web qui est de se rendre incontournable, au sens propre du terme.

Une vie en accès sur le réseau

Le service estampillé Digital-Me est la forme extérieure de l’identité virtuelle ; la coquille façonnée à coup d’interactions avec les autres internautes. Cette renommée virtuelle est déterminée par autant de facteurs que nécessaire, à condition qu’ils soient lisibles, qu’ils trouvent leur bonne transcription, pourrait-on dire, sur le Net. Les goûts en matière de musique, de cinéma, de livre, ou simplement les choix de vie sont facilement identifiés et exposés sur les sites du Digital-Me, mieux, ces derniers ont été très largement développés dans les premiers temps comme des bases de données personnalisées autour de différentes thématiques. Dans un second temps, le Digital-Me permet de développer une dimension supplémentaire : l’histoire. La renommée virtuelle ne sera plus arrêtée comme saisie dans une photographie, figée, ou suite de photogrammes, mais le récit d’une vie en accès sur le réseau – et c’est d’ailleurs, à partir de cette trajectoire visible que les marqueteurs auront à travailler. La continuité de l’activité en ligne, avec ses particularités, ses aspérités, pourra être désignée comme une ligne de vie virtuelle. Là, il deviendra intéressant de savoir comment cette agitation électronique incarnée enrichit l’existence.
Mais, laissons cela, l’enrichissement sera bien le sujet de l’épisode 5 de cette série, mais elle parlera modèle économique et monétisation dans le Digital-Me. Et le lecteur saura enfin si le meutre symbolique du Web aura sa justification dans l’annonce d’un univers mercantile.

La Fin du Web (Episode 5, final)