La fin du Web (Episode 5, final)

Billet original publié sur electronlibre.info, écrit par Emmanuel Torregano

L’argent c’est le nerf de la guerre. Et dans le Digital-Me, il est la contre-partie logique d’un retour en force des besoins à assouvir de l’internaute. Enfin, le Web éliminé, le réseau n’est plus le champ du possible ouvert à toutes les élucubrations pour « geeks », mais un territoire commercial, ordonné, marketé, où le sens de l’équation « offre vs demande » revient hanter les business plans.

Finie l’errance. Place à la thune. Le Digital-Me est en rupture brutale avec le Web, dès qu’on parle business model. La porte d’entrée était symbolisée, jusque-là, par le fournisseur d’accès. C’est avec les meilleures intentions du monde, et la tournure d’esprit d’un douanier, que ces grands groupes prélèvent l’internaute avant de lui ouvrir les portes du réseau mondial. Derrière ce large portail c’est le règne de la gratuité. On est ainsi dérangé par quelques insectes publicitaires, plus ou moins accrocheurs. L’impression de gratuité qui transpire du réseau est la plus forte, et on entend d’ailleurs énormément de voix expliquer doctement qu’il n’existe pas d’autres voies. Comment pourrait on leur donner tort, lorsque l’on fait une énumération rapide des services proposés ? Tout compte fait, le Web en entier ne vaut pas plus de 30 euros par mois. Avec un inconvénient de taille, si l’on applique une méthode de type licence globale, prélevée sur les factures des FAI pour rémunérer les contenus dématérialisés, les sommes à distribuer seront d’autant plus faibles qu’il y a aura de demandeurs. Bref, le Web, c’est la paupérisation à courte échéance, voire la précarisation des petits au profit d’une nouvelle classe dominante capable d’engranger des audiences et une consommation maximum de ses contenus. Google est là encore pour en apporter la preuve concrète chaque jour.

Tu veux quoi ?

L’âge du Digital-Me rompt avec le principe du portail d’entrée. il est basé sur la multiplication des points d’accès. Et à chaque point correspond un paiement, même minimal, ou presque indolore, mais réaliste. Ce qu’on appelle le micro-paiement est destiné à prendre une place conséquente avec la mutation des usages sur l’Internet. Il est d’ailleurs possible de le rapprocher de cette prophétie de la fin du Web, et le succès de services comme iTunes, qui est un exemple réussi de micro-paiement, face aux échecs des modèles successifs de consommation de musique contre publicité. Reste qu’il faut bien convaincre l’utilisateur de payer…
Là aussi, il y a une des grandes différence entre le Web et le Digital-Me. Il n’est plus question de s’interroger ou de gloser sur le concept proposé par tel ou tel site, mais de répondre à une question primaire : de quoi avez vous besoin ? En échange de quoi il faut payer pour avoir droit d’utiliser le dit service. Cependant la migration reste à effectuer pour la grande majorité des services vedettes du Web. Aujourd’hui, un site comme Facebook propose une version gratuite de son service, y compris sur iPhone, pareil pour Twitter, ou d’autres sites estampillés Web 2.0, pour lesquels le passage au Digital-Me pourrait représenter une bonne part du business model. Et la publicité reste l’unique source de revenus pour des sites qui n’ont pas encore osé franchir le pas. D’autres, comme Deezer, sont plus téméraires, et clament qu’ils vont bientôt sauter le pas en abandonnant la gratuité, notamment sur les mobiles. Toutefois, la peur de se faire souffler le marché par un autre site, dont le positionnement resterait centré sur la gratuité, est encore trop présente.

Abonne-toi mon fils

Très bien, vous avez payé une fois, et bien ne partez pas, ce n’est qu’un début ! Ce glissement du paradigme monnayable vers une accalmie de la relation entre le réseau et sa valeur commerciale, devrait tout aussi bien être l’avénement de l’abonnement. Et oui, quand on aime on ne compte pas, c’est bien connu… En instaurant ce lien de valeur, les services du Digital-Me, essentiellement ceux qui seront disponibles sur les plates-formes mobiles, pourront très bien être payés par échelonnement, mois après mois, ou à chaque nouvelle version. La refonte d’une application ça se paie ! Tout comme un accès à un bouquet de services inégalé par sa qualité ou, plus prosaïquement, totalement incontournable. Comme le préfigure l’arrivée progressive des systèmes de cloud-computing, dans lesquels une ferme de serveurs chauffés à blanc permet un accès à une série de comptoirs informatiques dotés d’applications ou de services accessibles depuis un ordinateur ou un appareil mobile. Microsoft, Apple, Google sont encore présents sur ce terrain, bien conscients de la manne qui s’ouvre à eux en liant durablement le client à des services mondiaux campés sur deux piliers : l’interopérabilité horizontale et la synchronisation globale. Les maîtres des OS ne sont pas les seuls à avancer sur ce terrain. D’autres projets sont dans les tuyaux, si l’on peut dire, pour installer sur le réseau ces super-structures informationnelles. Le P2P est certainement appelé à y tenir une place importante – un projet comme Spotify, par exemple, utilisant ces protocoles, pourrait bien en profiter. Plus largement, les services distribution et de vente de contenus culturels dématérialisés sont les mieux placés pour venir à courte échéance s’installer sur les ondes du Cloud-Computing.

Nouvelle intégration verticale

L’astuce tient en fait dans la délocalisation de l’offre. Avec le Digital-Me, les futurs acteurs forts de l’économie digital renouvelée, seront ceux qui auront réussi à éloigner le client de l’objet de son désir. La musique, les jeux vidéos, la vidéo, mes applications, etc., tout doit être hors de portée, retiré du disque dur de la machine pour être soigneusement entreposé ailleurs. Dans un ailleurs virtuel évidemment, non situé, et pourtant toujours là, accessible à un clic de distance. Voilà un changement de paradigme dont on n’est encore loin d’avoir envisagé toutes les conséquences. D’un point de vue très terre à terre, les fournisseurs d’accès devront faire des progrès importants pour assurer la connexion, car, aujourd’hui, il n’est pas question de bénéficier d’un tel service en dehors des villes. Idem pour les sociétés qui investiront dans le Digital-Me, il faudra certainement encore des dépenses d’infrastructure de serveurs bien plus massives pour soutenir la demande, et garantir la qualité de service, comme l’on dit. Mieux, à bien y réfléchir, ces deux activités ont toutes les chances de fusionner pour se consolider et amortir les coûts d’investissement dans un avenir plus ou moins proche. Ainsi à l’avenir, Apple, Google, ou Sony pourraient très bien s’unir avec un opérateur de télécommunication afin de réaliser une nouvelle sorte d’intégration verticale plus colossale que toutes celles qu’on avait connues jusqu’ici. Cela poserait certainement des problèmes de compatibilité entre ces nouveaux géants des services. Aux autorités d’y mettre de l’ordre à bon escient, bien qu’il y ait fort peu de chance pour que ces nouveaux univers soient hermétiques les uns aux autres. Ils auront en effet tout intérêt à s’entendre sur des tarifs de « roaming data » mondiaux et multi-réseaux. Merci à l’interopérabilité horizontale !
Le moment est venu de conclure cette série. Il n’y était pas tant question que ça de jouer au futurologue, laissons cela aux spécialistes. L’enjeu était plutôt de s’essayer, à un tâtonnement, à l’aveugle, à saisir le présent, le plus actuel. Regardez-vous, que faites-vous, que voulez-vous du réseau là, maintenant, et comment le réalisez-vous ? La réponse tient à ce nouvel âge qui fuit sous nos clics et nos claviers.