panel à la conférence curation février 2011

Lundi 7 février 2011 se tenait la première conférence sur la curation en ouverture de la Social Media Week à Paris, avec en trame de fond la question de l’avenir du web. Sommes-nous face à une nouvelle étape de l’évolution d’internet, une nouvelle ère ?

Pour répondre à cette question la conférence était organisée en 3 temps : une présentation de Dominique Cardon, sociologue, chercheur au Centre d’Etudes des mouvements sociaux de l’EHESS et au Laboratoire des usages d’Orange Labs ; un panel sur les médias et les journalistes ; un second panel sur la question « Qui est curator » ?

Patrice Lamothe de la société Pearltrees, plateforme de curation introduit le sujet en indiquant l’enjeu actuel : les usages sont encore jeunes, et cette conférence doit nous aider à définir un concept à la fois technologique et social. Et la première définition est donnée : la curation c’est une nouvelle étape dans la démocratisation du web grâce à une réappropriation de son organisation par les utilisateurs. Une étape qui peut changer la structure et les habitudes du web.  Ce qui est nouveau, c’est que nous devenions mutuellement le guide les uns des autres.  Un peu comme le conservateur (curator) d’exposition qui organise son propre monde en exposant uniquement ce qu’il veut montrer.

Quelle nouvelle démocratisation du web ?

Dominique Cardon explique ainsi les évolutions récentes ; nous sommes au point de rencontre entre 2 tendances :

  • Une partie de notre recherche est devenue sociale. Sur Facebook, twitter, etc. c’est la navigation qui nous fait découvrir l’information par la sérendipité. C’est le contraire de la recherche intentionnelle et préalablement formulée, comme dans google.
  • On peut tous devenir éditeurs. Nous connaissons une crise des gardiens de l’édition, les « gate keepers », ceux qui traditionnellement ont fait l’ « agenda » de l’information, qui en ont fait l’édition, comme les médias.
  • La curation est donc un prolongement de cette recherche sociale, qui nous permet d’accéder aux contenus  – déjà publiés – filtrés et organisés ensuite par nos pairs. Nous avions jusqu’à présent les lecteurs (90% des internautes), les commentateurs (9%) et les éditeurs (1%) ; nous avons donc en plus les « collectionneurs ».

    Mais qu’est-ce qui motive une partie des internautes à s’impliquer dans l’organisation du web ? La hiérarchie de l’information est déjà créée collectivement par les liens, par les recommandations que font les internautes sur Facebook, sur Amazon, sur Twitter, etc.
    L’intérêt grandissant pour la curation vient du fait qu’elle est une manière supplémentaire de se distinguer devant les autres. C’est parce qu’elle est un mode d’expression, que la curation se développe. « Collectionner » est un moyen de se singulariser et définit notre identité devant les autres.
     
    La prochaine étape pour la démocratisation de la curation est de trouver des formes d’agrégation collectives qui vont permettre de garder l’identité de chacun. Comment arriver à montrer ce qui est commun en gardant la visibilité des facettes individuelles ?  Quoi qu’il en soit, pour D. Cardon, les curators ne représentent pas tous les internautes, mais sont un élite.

    Autour de la première table ronde, on a retrouvé Eric Sherer (France Télévisions) , Benoît Raphaël (Co-Fondateur Lepost.fr et Fondateur Social Newsroom) et Frédéric Montagnon (Wikio) sur l’impact de la curation dans l’évolution du métier de journaliste et sur la nature de l’information.

    A quel besoin répond la curation ?

    Face à la surabondance de l’information, nous ne disposons pas d’assez de modes de découverte. La curation permet d’accéder aux informations du web profond, là où a contrario les plateformes de micro-blogging favorisent le buzz. « Le curator est celui qui prend soin de l’editeur, en trouvant le signal dans le bruit. » indique Eric Sherer.
    Les revues de web présentes sur de nombreux blogs en sont déjà un exemple.

    Quels changements pour les médias ?

    Pour E. Sherer, la curation intervient après le « tri sélectif ». On peut parler de dépollution des contenus. Dans ce rôle les experts semblent mieux placés que les journalistes pour sélectionner l’information pertinente et l’exposer. B .Raphaël témoigne d’ailleurs qu’à LePost.fr, les lecteurs étaient souvent plus rapides et efficaces que les journalistes dans la sélection d’informations.
    La création de valeur n’appartient donc pas uniquement a ceux qui créent le contenu.

    Mais combien y en aura-t-il ? La question de la masse critique nécessaire pour nous éclairer sur tous types de sujets est de nouveau posée par Frédéric Montagnon qui doute de la possibilité de trouver assez de curators pour les sujets de la longue traîne.

    La presse quant à elle tient un rôle important dans l’amélioration de l’accès à ces sources par la mise en scène qu’elle propose. La recette de la curation selon B. Raphaël est 40% d’algorithme, 40% de social et 20% d’éditorial.
    Les médias apportent également une valeur par leur capacité à vérifier ces informations. En exemple, Benoit Raphaël évoque la crise en Egypte, et le nombre important de contenus qui circulent (vidéos, témoignages, appels à mobilisation). Dans ce cas précis, il est primordial de distinguer les vrais informations de celles qui participent à la manipulation et à la désinformation.

    J’ai regretté, à ce stade des interventions, que la question de l’utilisation de plateformes de curation par les médias ne soit pas abordée. Par exemple certains médias comme le  New York Times embarquent déjà des plateformes de curation à l’intérieur de leurs colonnes et des journalistes ont eu recours à des outils de curation collective pour opérer une sélection de tweets d’activistes en Egypte, et les traduire en plusieurs langues.

    La seconde table ronde a regroupé – Eric Dupin -(Blogueur Presse-Citron.net, Fondateur  LeFocus.fr), Guillaume Decugis (Co-fondateur et Directeur général de Scoop.it), Patrice Lamothe (Co-fondateur et PDG de Pearltrees), Eric Briones (Planneur stratégique & blogueur)

    La bataille des égos

     Ce panel démarre par la question de la place du curator face au blogueur. Réponse de Eric Briones : « La curation demande une éthique du lien, ce que n’ont pas toujours les blogueurs qui n’aiment pas toujours citer leurs sources». Le besoin d’expression et de reconnaissance sociale étant un des leviers de la curation de contenu, l’honnêteté du curator sera une des clés dans la bataille d’influence entre bloggeur et curator ; entre la production de l’information et sa diffusion, alors que les deux fonctions sont complémentaires. Autrement dit le curator risque d’être « une sorte de DJ qui vole la vedette aux artistes qu’il remixe », comme suggéré dans les tweets. Une nouvelle tension entre les égos va naître à l’arrivée de ces nouveaux acteurs.

    A l’opposé, Eric Dupin témoigne de son initiative Lefocus.fr, un Drudge Report français. A l’origine, il avait envie de rapatrier les contenus de sa veille qu’il partageait sur Facebook et Twitter, pour ne pas risquer de la voir disparaitre. Il a  créé une plateforme d’agrégation de liens qu’il sélectionne et publie manuellement, après avoir réécrit les titres, avec sa subjectivité.
    On a besoin d’archiver et de pouvoir rentrer dans une profondeur historique, qu’on ne trouve pas sur twittter. Face à l’accélération des contenus, ce type de curation nous permet de ralentir en conservant des informations froides.
    Le témoignage d’E. Dupin est d’autant plus intéressant que la curation se conçoit plus facilement au sein de communautés, par thématique. Lefocus.fr s’inscrit dans une forme de curation plutôt généraliste.

    Demain, tous curators ?

    Pour répondre à la question, posée plus haut, des moyens de démocratiser massivement l’organisation du web et d’atteindre rapidement un nombre important de curators, Patrice Lamothe a sa vision et déclare qu’ « on est curator dès l’instant où on a une passion ». Nous sommes dans le «  3e étage de la démocratisation du web » précise-il. Dans un premier temps nous consultions une bibliothèque qui n’était pas la notre ; puis nous avons apporté des livres dans cette bibliothèque. A présent nous organisons les  livres de chacun dans la bibliothèque commmune.

    Alors, est-ce que les « Like » de Facebook postés sur les sites web peuvent être perçus comme de la microcuration ? La fonctionnalité permet d’aller sur le web et de mettre en avant des sources sur le réseau social. La différence, une nouvelle fois expliquée par P. Lamothe serait que les médias sociaux renvoient des masses de gens au même endroit, même moment et créent un buzz. Les moyens techniques mis en place par les plateformes de curation telles que Pearltrees et Scoopit permettent d’aller chercher avec l’appui d’algorythmes des informations dans la profondeur du web.

    Acte de création et de subjectivité

    La plateforme Scoopit offre également la possibilité d’éditer le contenu et d’en réécrire les accroches (titre, chapeau). Selon Guillaume Decugis, nous voulons une « médiation subjective qui donne du sens. On ne recherche pas de vérité absolue, mais une perception. »
    La curation est donc un acte de création. Là où le blog permet de créer et publier du contenu, la curation permet d’éditer l’information et de créer sa propre librairie. Au-delà elle peut même être un acte d’intelligence collective dans la curation menée animée par plusieurs contributeurs.

    Ces nouvelles approches éloignent le curator des métiers de documentaliste et de veilleur présents dans la salle et qui se sont exprimés pour indiquer qu’eux aussi étaient concernés par l’arrivé de ce nouvel usage. Ce qui les distingue fondamentalement c’est précisément l’objectivité dont ils doivent faire preuve dans de la collecte et la diffusion des informations. G. Decugis se voulant rassurant ajoute « Un travail de documentaliste objectif peut s’exprimer sur les plateformes, mais c’est du recueil ».

    En conclusion on peut se demander avec de nombreux participants pourquoi la curation est aujourd’hui sur le devant de la scène ?

    Le besoin d’accéder aux informations par une nouvelle forme d’organisation collective par thématique semble émerger ; et en parler, c’est rendre conscient le phénomène. Des outils spécialisés font le pari que nous sommes tous experts. Tous, dans un domaine nous avons des connaissances et cela nous rend capables de nous exprimer sur un sujet avec une légitimité et d’en tirer une reconnaissance sociale.

    E. Dupin a contrario affirme que la curation, même si elle peut couvrir tous les sujets et toutes les passions est réservée à des utilisateurs avancés. Si elle n’est pas une affaire de geeks, parce qu’elle ne fait pas appel à la technicité, c’est malgré tout l’affaire d’une part restreinte des internautes.

    La curation requiert des compétences de tri des contenus et pas seulement de collecte. Pour que la bibliothèque soit lisible de tous il faut qu’elle soit classée, hiérarchisée dans un ordre compréhensible par tous. Ce tri doit donc faire appel à des codes universels, des compétences que tout le monde n’a pas la compétence à reproduire.

    Avant de se quitter Eric Briones nous interpelle sur la question du modèle économique : quel va être le rapport entre curation et gratuité des contenus ? Si la curation permet aux utilisateurs de gagner du temps dans la recherche d’informations pertinentes, pour le curator au contraire cela va nécessiter un investissement plus long en réflexion.